Je vais à
Je vais à l’hôpital dès le lendemain matin. Sûre d’être fraîchement reçue. Mais, fort heureusement, les choses sont à peu près rentrées dans l’ordre. On me dit au bureau de l’interne de service qu’on avait d’abord cru nécessaire de mettre Éric en réanimation, au moins pour une nuit. Mais très vite il était apparu, quelques antispasmodiques aidant, qu’il retrouvait un calme relatif, c’est-à-dire un rythme cardiaque et respiratoire normal, et pouvait passer sa nuit dans la chambre qu’on lui avait affectée, malgré un état de fièvre et de délire évident. Il est maintenant beaucoup mieux. Sa mère est auprès de lui. Je peux le voir.
En poussant la porte de la chambre, la 27, au bout du grand couloir blanc du premier étage du Centre de neurologie infantile, je m’attends au pire. C’est un sourire qui m’accueille. Le même sourire que le jour de notre première rencontre. Non seulement il a repris ses couleurs, mais son visage est franchement rose, presque trop irrigué. C’est la fièvre, me dit sa mère en se levant et en venant vers moi, pas loin de quarante, il paraît qu’il risque de la garder quelques jours, mais il n’y a plus rien de dangereux à craindre. Ils lui ont fait toutes sortes d’examens… Elle est complètement transformée elle aussi, ne semble plus avoir la moindre animosité à mon égard, plus de souvenir même, pourrait-on croire. C’est curieux. Inattendu. Éric sourit toujours. Une élévation sous le drap, dans la partie inférieure du lit, indique qu’on a dû placer un appareillage sur ses jambes, mais il n’a pas l’air très gêné, ne donne pas l’impression de souffrir en tout cas. Il me regarde intensément. Je sens que ses yeux glissent vers ma main droite, comme s’il pensait que je tenais un objet, ou devrais tenir un objet, un livre peut-être… Le fameux horrible livre. Je suis tout d’un coup traversée par l’idée insensée qu’il aimerait peut-être que je continue l’histoire… Mais ma main est vide. Je n’ai même pas apporté un paquet de bonbons, rien, pas la plus petite friandise ni la plus modeste fleur, persuadée de trouver Éric mal en point et de courir le risque de me faire jeter de sa chambre. Prenez une chaise, me dit la mère, et asseyez-vous là.
Je m’assois près du lit. Je prends la main d’Éric dans la mienne. Son poignet est évidemment très chaud. Je lui dis à voix basse : Mon garçon, je ne croyais pas te causer une telle émotion… il faut que tu me pardonnes… Il serre ma main, ne dit rien. Je devrais vous faire de très grands reproches, dit la mère, car nous sommes passés près de la catastrophe, mais je devrais sans doute m’en faire d’abord à moi-même, je ne vous ai pas assez dit combien il était sensible, vulnérable… Entre une infirmière porteuse d’un thermomètre et d’un petit plateau sur lequel sont posés un verre et deux gélules. C’est une grande et belle femme brune, droite, à la poitrine haute, au bassin large. Elle s’affaire un moment auprès de la fiche de température fixée au bas du lit, puis tend le thermomètre à Éric. S’adressant à elle, la maman dit : C’est la personne en question ! J’ai l’impression d’être dénoncée, livrée à la vindicte hospitalière, et effectivement l’infirmière change de figure, fronce sévèrement le sourcil. Ah, dit-elle, c’est vous ! Mais qu’est-ce que vous lui avez lu, pour déclencher un tel choc ? Ce n’est pas possible, pas croyable !… Je baisse le nez, tandis qu’elle enfonce son bras sous les draps pour aider Éric à prendre sa température. L’enfant garde les yeux fixés sur moi comme s’il me demandait de me taire, de le protéger, cherchait une complicité. Il tient toujours ma main, la serre. Je dis des mots évasifs : Vous savez… une histoire banale… je n’imaginais pas… Elle me regarde d’un air vraiment soupçonneux. Toute la nuit, dit-elle, il a montré le mur en face de lui, comme s’il y voyait quelque chose d’effrayant… là, là, disait-il… il gardait le bras tendu, l’index pointé… lui qui est infirme, il en arrivait même à s’asseoir dans le lit, pour mieux tendre le bras… on aurait dit qu’il vivait un cauchemar horrible… Puis, plus sèchement, en retirant le thermomètre : Vous devriez prendre des précautions dans votre métier…
Je suis abasourdie, muette. Mon métier ! Quel métier ? Il y a dix jours que j’ai mis cette annonce. Je me demande tout d’un coup ce que je suis en train de faire ici, dans cet hôpital ! L’envie me vient de sortir brusquement, de planter tout le monde là. Mais je ne suis pas au bout de mes difficultés. À peine l’infirmière vient-elle de quitter la chambre qu’un médecin arrive, escorté d’un assistant ou d’un interne. Un « professeur » sans doute qui fait sa tournée. Mais personne ne me le présente, ne me dit son nom. En revanche, on me présente à lui, et toujours de la même manière : la personne en question, ou quelque chose comme ça. Je vois tout de suite qu’il me considère avec un certain intérêt agressif (en lui-même : « Ah, c’est vous !… »). Après avoir examiné distraitement Éric, s’être assuré que son cas évoluait bien et avoir donné deux ou trois instructions brèves, il me demande de passer le voir un instant dans son cabinet.
Le cabinet est une salle blanche, tout à fait sinistre, avec une ampoule nue qui pend au plafond, un vieux portemanteau et un bureau encombré de papiers, d’imprimés, de bouquins flapis. Il me fait asseoir en face de lui, me dévisage longuement. Il n’y va pas par quatre chemins. Vous êtes tombée sur la tête, ma petite ! me dit-il. Vous savez ce que cet enfant a frôlé ? Une encéphalite. Vous ne vous êtes pas rendu compte que c’était un malade, un grand infirme, un sujet particulièrement fragile… Vous êtes irresponsable ou quoi ? Je bredouille quelques paroles vagues, essayant de faire comprendre que, si erreur il y a eu de ma part, elle était due à l’inexpérience, que je ne suis, hélas, ni qualifiée ni habituée… Il me laisse m’enferrer à plaisir. Il est corpulent, carré d’épaules, le visage un peu poupin, le cheveu en brosse, l’œil appuyé. J’ai l’impression qu’il me déshabille littéralement du regard. Mais, ô surprise, c’est lui qui se déshabille tout d’un coup. Il déboutonne et enlève sa blouse blanche dans un enchaînement de gestes rapides et apparaît, à ma stupéfaction, en slip bleu et chaussettes bleues. Dans cette tenue, il se met à tourner autour de moi en disant : Vous permettez que je me change ? Je ne réponds rien. Il continue à tourner, à prendre son temps, allume même une cigarette pour montrer qu’il n’est pas pressé. Puis il accroche sa blouse au portemanteau, va vers un placard situé au fond de la pièce, l’ouvre, prend une chemise et une veste accrochées à un cintre, un pantalon, une cravate. En enfilant ces différents vêtements, il me dit : Toute la nuit il a eu des visions, des hallucinations… il montrait le mur… il parlait d’une main… qu’est-ce que c’est que cette histoire que vous lui avez lue ? Je réponds : Une simple histoire de Maupassant. Il a fini de passer son pantalon. Il noue maintenant sa cravate devant un petit miroir fixé à l’intérieur de la porte du placard. Maupassant, dit-il, Maupassant… vous savez comment il a fini Maupassant ?… Le SIDA !… En tout cas, à son époque, on parlait de fièvre cérébrale pour désigner le genre de truc que vous avez failli coller à ce gosse… vous ne trouvez pas qu’il a assez de souffrances comme ça ?… vous ne comprenez pas que tout son système nerveux est à vif… à l’avenir…
De ma chaise, je coupe, sans le regarder : Il n’y aura pas d’avenir. Le professeur Dague – car il s’appelle ainsi – est maintenant tout habillé et cravaté, comme un vrai gentleman. Il écrase sa cigarette dans le cendrier, en allume une autre. Je lui dis en me levant : Vous fumez trop ! Pris au dépourvu, il me consent un vague sourire. Il me prend par le bras : Cet enfant vous attend, en fait il vous aime beaucoup, il est très attaché à vous… vous devez pouvoir l’aider… Le ton est devenu soudain très amical, attentif. Je sens le souffle chaud, imprégné de tabac, sur mon cou. Attaché à moi, dis-je, il ne me connaît pas ! Je me demande qui est le plus fou de tous les gens qui sont ici.
Mais bizarrement je me laisse convaincre. Je retourne à la chambre 27. Je me rassois près du lit. Éric me prend la main avec un empressement qui ne laisse pas de doute. Ses yeux fiévreux regardent les miens. La mère confirme : Il veut absolument que vous reveniez, tout cela n’a été qu’un malentendu, une erreur… nous comptons vraiment sur vous… il aime tellement la lecture !